À Fréjus, le FN à l’épreuve des faits

Postures idéologiques, coupes ciblées dans les subventions, montages opaques… le Sénateur-Maire de Fréjus David Rachline, directeur de campagne de Marine Le Pen, applique un programme « sans tabou ». Pour quels résultats ?

Pour Yvette, habitant Fréjus depuis plus de vingt ans, « si Rachline ne déconne pas, il est là pour longtemps. S’il se représentait aujourd’hui, il repasserait avec 80% des voix ! Et les trois-quart des Fréjuciens sont d’accord avec moi ». À ses yeux, le jeune Maire mène un combat de chaque instant contre les « magouilleurs » et « saboteurs » de l’opposition, gauche et droite confondues.

Certes, l’élu frontiste est parvenu à engager le désendettement de Fréjus, sans augmenter les impôts. Surtout, depuis son élection en 2014, le FN est, à chaque fois, en tête des scrutins locaux (européennes, départementales, sénatoriales et régionales) dans le secteur.

Mais cette gestion, véritable « laboratoire municipal du FN », est toutefois entachée par une série d’esclandres, de contentieux et de soupçons.

Méthodes musclées

Depuis son entrée en fonction, le Sénateur-Maire et ses adjoints mettent en pratique leur « certaine idée » de la démocratie. Ainsi, en Conseil Municipal, David Rachline s’amuse-t-il à surnommer la socialiste Elsa di Meo « Madame je-me-prends-des-vestes-à-chaque-élection » (1) et demande à Françoise Cauwel, élue divers-droite, de se « mêler de (ses) fesses » (2).

Par ailleurs, début octobre 2016, alors que la secrétaire de section socialiste de Fréjus, Insaf Rezagui, reçoit des menaces de mort et de viol (3), la majorité municipale reste étrangement silencieuse. Aucun mot pour la jeune femme sur le blog de David Rachline (4) ni le site de la Mairie. L’agresseur espérait pourtant « que le FN aille (la) violer ».

Dans un autre registre, cet été, alors qu’un administré se plaignait sur Twitter que « la rue parallèle à celle du front de mer est bien cabossée », le chargé de communication de David Rachline cru bon de répliquer « et ta soeur, elle est cabossée elle ?! »… avec la bénédiction de son patron (5).

Enfin, depuis bientôt six mois, le Maire relègue la presse au fond de la salle du Conseil Municipal et refuse de répondre aux appels des journalistes (6). L’édile traite Var-Matin de « saboteurs » (7) et accuse France 3 de « salir [sa] ville » (8). Mais l’antipathie de David Rachline pour les journalistes n’est pas neuve. Selon Médiapart (9), la Mairie a suspendu les abonnements de la médiathèque municipale à la plupart des quotidiens nationaux, notamment Libération et Le Figaro.

Éric Farel, journaliste pour Var-Matin sur Fréjus et St Raphaël, explique à Nicolas Muller, du site bahalors.com (10) : « je pense que le FN a mis en place une stratégie au niveau national : rompre avec la presse locale de façon à ne pas avoir un discours de contradiction (…) et passer à la propagande ». Ainsi, depuis quelques mois, « quand on appelle les services c’est difficile d’obtenir des informations (…). Il y a eu une explosion de la communication au niveau des réseaux sociaux (…). Ils font passer leur message, mais sans le soumettre à la contradiction de la presse locale ».

Le Maire fait sa loi

Le premier magistrat de Fréjus a tendance à jouer avec la légalité. Ainsi, la municipalité a tenté d’empêcher l’ouverture de la nouvelle mosquée au public. En vain : une décision du Tribunal administratif ordonna son ouverture exceptionnelle pour l’Aïd-el-Kebir (11). En réaction, la Mairie

organisa une manifestation pour exprimer son mécontentement (12).

Un an plus tard, David Rachline décidait de maintenir son arrêté anti-burkini alors que le Conseil d’État suspendait celui de Villeneuve-Loubet (13), préférant attendre l’invalidation de son propre arrêté, par le Tribunal Administratif.

Le désendettement, prétexte au spoil system

Devenu maître dans l’art de l’autopromotion sans contradiction, le Maire de Fréjus défendait, en Juillet 2016, sa « bonne gestion », dans les colonnes du journal d’extrême-droite Présent (14). Il y revendique un « désendettement à hauteur de 13 millions d’euros sans augmenter les impôts ». Des chiffres confirmés par le site proxiti.info, qui calcule une baisse de 12% de la dette de la ville par rapport à 2013 (15). De son côté, capital.fr (16), note une diminution de 4,8% des dépenses municipales depuis 2015.

illustration dette : http://www.journaldunet.com/business/budget-ville/frejus/ville-83061

Héritant d’une situation financière catastrophique, due au laisser-aller des majorités sortantes, David Rachline a fait de l’assainissement des finances municipales son cheval de bataille. Dès son entrée en fonction, il réalise un audit dont les résultats sont accablants : 140 millions d’endettement pour un budget de 100 millions, soit 3000€ de dette par habitant (17).

Depuis, il cherche à démontrer qu’il « n’est pas nécessaire d’augmenter la fiscalité pour désendetter une ville », en prenant comme variable d’ajustement les dépenses de personnel et les subventions aux associations. Un prétexte tout trouvé pour faire le ménage parmi les agents municipaux, recrutés par les précédents Maires. Ainsi applique-t-il la règle draconienne du non-renouvellement de tous les départs en retraite.

Dans le même temps, il mène une politique de réduction drastique des dotations aux centres sociaux : celui de La Gabelle a ainsi vu sa subvention annuelle baisser de 65%, celui de l’Agachon de 57% et celui de Villeneuve de 46%. Ce dernier a d’ailleurs fermé ses portes, au grand dam des responsables des services sociaux, souvent proche du PS. Une politique qualifiée « d’antisociale » par la gauche, et que l’édile préfère qualifier de « sans tabou ».

Enfin, le Maire joue la carte de l’exemplarité (17). « Dès mon arrivée, j’ai renoncé à la voiture de fonction du maire et à la carte essence qui allait avec. Et j’ai mis un terme à l’enveloppe mensuelle de 800€ de frais de représentation que touchait mon prédécesseur », se vante-t-il. Une perte certainement compensée par… l’indemnité de Sénateur qu’il cumule avec celle de Maire, laissant ses collègues Députés crier, de leur côté, leur « opposition au cumul des mandats » (18). Une indemnité d’ailleurs partiellement amputée, par le Président du Sénat, pour cause d’absentéisme récurrent (19).

La police municipale chouchoutée, les activités périscolaires oubliées

Depuis l’arrivée du Front National, les élus d’opposition ont constaté une baisse systématique des subventions des activités périscolaires, et une hausse des dotations de la Police Municipale.

D’un côté, c’est une diminution de 20% du budget de fonctionnement des écoles, une réduction de 30% de la subvention à l’Association Sport et Loisirs et une baisse de 22% de la subvention au club de l’Étoile sportive fréjussienne (20).

De l’autre, c’est l’achat de 60 gilets pare-balles (30 000 €) (14). Avec ses 67 policiers municipaux, Fréjus est une des villes les plus fliquées de France, affichant un ratio de 1,20 policier pour 1000

habitants, alors que la moyenne nationale plafonne à 0,98. S’ajoute à cela le renouvellement du parc automobile de la police (75 000 €) (13), et, surtout, l’installation de caméras de vidéoprotection (40.000 €) (15). Ainsi, avec ses 98 caméras – soit une pour 540 habitants – les Fréjussiens sont presque autant filmés que les Niçois (1/450). Enfin, le Maire a offert à ses agents le plaisir de tester l’Iris Viséo, la voiture de police du futur (16) !

Fort de ces investissements, le chef Hervé Eygazier, connu dans la Région pour avoir mené la Police Municipale d’Aix au bord de l’implosion six ans plus tôt, peut se targuer d’une hausse de 272% du nombre d’interpellations, qui s’élèvent désormais à… 154 !

Culture : adversité contre diversité

D’une main, la Mairie refoule les artistes contemporains (24), dit tout le mal qu’elle pense de Raphaël (25) ou JoeyStarr et, de l’autre, invite les groupes de musique médiévale et organise des « fêtes votives » (26) avec processions religieuses, messes et joutes médiévales. Sans parler des nombreux « festivals internationaux » de pétanque – Laurent-Barbero, Clos des Roses – pour les boulistes de la Région. Enfin, alors que le « Funky Family Fes » est interdit, la Mairie ne trouve rien à redire au passage du groupe de rock identitaire « In Memoriam » en première partie du groupe punk « La Souris Déglinguée » dans les arènes de Fréjus.

Autre bizarrerie de la politique culturelle locale : le projet d’école de Surf sur la Méditerranée. Si la Surf Academy Poseidonis (27) a de quoi faire rêver Brice de Nice… elle laisse les habitants sceptiques. D’autant plus que le montage financier de l’opération paraît assez opaque.

Marchés publics : controverses et opacité

En effet, Médiapart a récemment dévoilé que la société Poseidonis était domiciliée à Hong Kong et dirigée par un ex-néonazi, Yann Tran Long. L’affaire se corse, lorsque les journalistes découvrent que Minh Tran Long, le frère est cofondateur de « La Patrouille de l’événement », la société qui organise les événements de la commune depuis l’élection de David Rachline (28).

Mais les ennuis de l’édile ne s’arrêtent pas là. Tous ses projets phares sont contestés. Qu’il s’agisse de la fermeture du marché aux Arènes, du parc de jeux de boules de la place de la République, sous lequel il envisage la construction d’un parking souterrain, ou de l’érection de la déchetterie « Ecopole » dans le secteur du Capitou, c’est à chaque fois une levée de boucliers. La faute « aux jaloux et aux saboteurs » de l’opposition qui « critiquent tout, aveuglément », selon Yvette. On est toutefois en droit de s’interroger sur le bien-fondé des choix de la Municipalité lorsqu’un expert comme Gérard Ferro, patron du Groupe Estérel, leader du recyclage, explique à Var Matin que « le site d’Ecopole n’est pas le lieu approprié… » et que ce projet ne fera que « rajouter du trafic bruyant sur des routes déjà bien encombrées » (29).

Quels résultats ?

Le bilan de la Mairie est sans appel. Le taux de chômage s’établit à 12,7%, soit deux points au-dessus de la moyenne nationale. Les carences en matière de HLM sont énormes : la ville n’en compte que 9% au lieu des 25% exigés par la loi, conduisant le Préfet à se substituer au Maire et retirer à la Ville sa dotation de solidarité urbaine. Par contre, le centre de recrutement du 21e RIMa n’a jamais autant recruté ; celui-là même que Marion Maréchal Le Pen souhaitait rejoindre à titre de réserviste. On l’attend encore.

En définitive, le Sénateur-Maire Rachline semble s’être contenté de postures idéologiques. Manifester contre l’ouverture de la Mosquée, contre « la haine anti-flic », promettre des logements

sociaux pour les « vrais Fréjusiens », inaugurer une stèle à la mémoire de « ceux qui sont tombés pour que vive la France en Algérie » (30), refuser l’entrée du forum des associations à celle de Défense des Travailleurs Immigrés, et fermer un centre social de quartier.

Malgré tout, David Rachline reste à l’aise. Aux dernières départementales, le binôme FN Lechanteux-Sert a été élu au premier tour, avec 51,17% des voix. Élevé aux fonctions de directeur de campagne de la candidate du Front, il promet désormais « une France apaisée grâce à Marine Le Pen ».

  • #Eclaireurs2017

  • 19
    Nov
    2016

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